Dès ses premiers pas en international, la triple championne du monde était une technicienne hors-pair. Rythme, puissance, rapidité… Décryptage des dessous d’un judo flamboyant qui n’a pour finalité que le ippon.
La scène est passée inaperçue. Et pourtant, le mouvement vaut le détour (voir le ippon de Lucie Décosse). C’était au master d’Almaty au Kazakhstan (qui réunissait les seize meilleurs judokas de chaque catégorie), le dimanche 15 janvier. En demi-finale des –70 kg, Lucie Décosse affronte la Japonaise Haruka Tachimoto. Pendant 4 minutes, les deux athlètes se livrent une intense bataille au niveau du kumikata (prise de garde). Main droite au revers, la Française pousse la nippone pour l’obliger à avancer. Tachimoto tombe dans le piège et monte sa main gauche. Une ouverture rêvée pour Décosse. En une fraction de seconde, la Française s’est engouffrée entre les jambes de son adversaire qui vient s’empaler sur son dos. La garde est tellement verrouillée qu’un puissant coup de bassin fait voltiger la Japonaise. Le ippon-soei-nage (voir le mouvement en image) est parfait, peut-être trop. Si bien qu’en voyant la Japonaise se réceptionner sur une épaule, l’arbitre central annonce waza-ari. Pas cher payé. Vitesse, précision, coordination… comme à son habitude, il n’a fallu qu’une attaque à Lucie Décosse pour effacer l’obstacle.
Des mouvements d’anthologie comme celui-ci, Lucie Décosse en a réalisés à chaque sortie, si bien qu’à force, on pourrait se demander pourquoi ses adversaires, qui l’étudient sous toutes les coutures, sont toujours autant déroutées face à elle ? Il y a des judokas qui, tout au long de leur carrière, font évoluer leur judo en ajoutant à leur palette des nouvelles techniques susceptibles de surprendre. Lucie Décosse n’est pas de ceux-là. Elle se cantonne à ses o-uchi-garitaï-otoshi, balayages… qu’elle peut déployer sous différentes formes. “Je ne suis pas trop dans l’essai. Je n’ai pas envie de me faire contrer, alors j’applique mon judo”, affirmait la sociétaire du Lagardère Paris Racing avant le Tournoi de Paris.
La lame du samouraï
Déjà, lors de ses premières sorties en international, son judo était bien en place. Dix ans après son premier titre européen glané en 2002 à Maribor (Slovénie), Lucie Décosse n’a pas beaucoup changé techniquement. Seuls quelques détails – et un gros travail sur le mental – lui ont permis de mieux mener les combats, notamment au sol. “Ce qui me bluffe le plus, c’est que tout le monde connaît son schéma tactique, sa garde de gauchère et ses o-uchi-gari ken-ken, remarque Olivier Remy, rédacteur en chef de L’Esprit du judoEt pourtant, ça passe toujours. Le problème pour ses adversaires n’est pas tant de savoir ce qu’elle va faire, mais quand. Et en général, lorsqu’elles s’en aperçoivent, elles sont déjà sur le dos.”
A quoi tient ce “schéma tactique” qui semble si bien rôdé ? “C’est un tout. Le judo façon Lucie Décosse, c’est l’expression même de la lame du samouraï qui transperce, la métaphore du ippon”, répond sans détour le journaliste. Le kumikata tout d’abord.“Le placement des mains est déterminant, assure M. Remy. Chez Décosse, c’est un travail de longue haleine. Elle n’attaque pas beaucoup. Elle grappille, s’ajuste, neutralise la garde adverse et quand elle sent qu’elle a ses mains parfaitement placées, elle enclenche. Il suffit d’une ou deux attaques dans le combat. C’est comme si le mouvement était l’aboutissement logique de ce travail de sape.” Et puis, il y a les déplacements qui viennent répondre parfaitement aux exigences de son kumikata.
“Une fois qu’elle est bien fixée au niveau du col, elle a une vitesse de rotation qui dépasse l’entendement, dépeint Thierry Rey, champion olympique en 1980 qui l’a convaincue de rejoindre l’écurie Lagardère en 2006. Quand elle enclenche sur son o-uchi-gari par exemple, c’est assez phénoménal car l’impact est si fort que son adversaire est obligée de chuter sur sa jambe d’appui. Ça donne un pion parce qu’avec ce genre d’athlète rare, il n’y a pas de demi-mesure.”
Et cerise sur le gâteau, elle peut sortir de son chapeau de véritables coups de génie. Comme lors de cette finale (voir le combat) en 2005 au Caire où elle avait remporté son premier titre mondial en surprenant sa grande rivale japonaise Ayumi Tanimoto sur un ramassement de jambe (technique désormais interdite) sorti de nulle part.“Cette séquence résume bien Lucie. Un judo félin, très sensitif, opportuniste. Un judo de garçon très puissant, très physique, mais très souple aussi”, résume Olivier Remy qui note toutefois un bémol : “Son judo s’adapte à presque toutes les situations. La seule vraie difficulté pour elle, c’est quand son adversaire truque le combat et refuse de faire judo.”
La pression du statut de leader
Si les Japonais admirent Lucie Décosse pour sa recherche perpétuelle du ippon, cette stratégie s’avère parfois être un écueil. “C’est très visible lors des championnats du monde de 2007 à Rio. Alors que le combat est largement à sa portée, elle lâche progressivement parce que la Cubaine lui pourrit la finale. Pareil en 2009 à Rotterdam face à la Hongroise Anett Meszaros. Elle panique parce que son adversaire refuse de faire du vrai judo. Et elle se laisse déborder.” Depuis l’arrivée de son entraîneur Larbi Benboudaoud dans le staff de l’équipe de France, Lucie Décosse a réussi à gommer ses problèmes de mental. Une collaboration qui lui a permis de remporter les titres de championne du monde à Tokyo en 2010 et à Paris en 2011.
Mais le plus gros du travail l’attend. Pour espérer remporter le titre olympique dans cinq mois à Londres, tout le problème pour la Française sera d’accepter son statut de leader et la pression qui va avec. “Je ne me fais pas de soucis. Nous travaillons avec cet unique objectif. Ses adversaires le savent bien, il y a Décosse et le reste du monde”, assure Larbi Benboudaoud avant d’ajouter, sourire en coin : “Et moi, je sais ce qui va arriver.” Techniquement, la Guyanaise avoue n’avoir rien préparé : “Il n’y a pas de botte secrète, de technique surprise spécial JO.” Qu’elle remporte le titre et elle récoltera définitivement tous les honneurs qui lui sont dus. “Ce qui est sûr,s’accordent Olivier Remy et Thierry Rey, c’est que Lucie Décosse restera, et pour longtemps, la plus grande technicienne du judo mondial.”

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Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront de glorifier le chasseur. (proverbe africain)

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